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Les élections du 10 décembre 2017

mardi 12 décembre 2017

Dans un entretien au « Monde », l’historien Michel Vergé-Franceschi a retracé l’histoire du mouvement nationaliste après sa large victoire aux élections territoriales.

Dimanche 10 décembre les nationalistes ont remporté le second tour des élections territoriales de corse, avec 56,5 % des suffrages. Michel Vergé-Franceschi, professeur d’histoire moderne à l’université de Tours, qui a publié Une histoire de l’identité corse des origines à nos jours, revient sur le succès du mouvement dans l’île.

Comment analysez-vous le succès des nationalistes en Corse ?

Paradoxalement, je trouve qu’il y a des parallèles entre, d’un côté, le président de l’exécutif, Gilles Simeoni, et celui de l’Assemblée territoriale, Jean-Guy Talamoni, et de l’autre, Emmanuel Macron. Les leaders corses, à l’instar du président de la République, ont éliminé les partis traditionnels ainsi que les anciennes générations de responsables politiques, comme les Rocca-Serra ou les Giacobbi.

L’échec du Front national est encore plus spectaculaire en Corse qu’au niveau national. Par ailleurs, comme M. Macron, MM. Talamoni et Simeoni s’appuient beaucoup sur l’histoire. Moi qui suis adhérent de La République en marche (LRM), je constate que Talamoni et les Simeoni – Edmond et maintenant son fils Gilles –, sont en marche depuis 1975, ce qui explique l’échec de LRM sur l’île !

Les nationalistes n’ont plus aucune raison de faire peur. C’est d’ailleurs surtout le mot « nationaliste » qui faisait peur. Mitterrand disait à juste titre que « le nationalisme, c’est la guerre  ». Par ailleurs, à Paris, le terme renvoie aussi au Front national. Mais MM. Talamoni et Simeoni ne sont absolument pas contre les immigrés ni contre les réfugiés.

Quelles sont les racines du mouvement nationaliste ?

Elles remontent au XVIIIe siècle et à la grande figure qu’est Pascal Paoli, dont le nom est aujourd’hui omniprésent en Corse. Il a incarné le séparatisme vis-à-vis de Gênes, en 1755. Ce séparatisme est aujourd’hui représenté par M. Talamoni, même si celui-ci dit désormais que l’Etat doit garder ses fonctions régaliennes et que l’indépendance n’est pas à l’ordre du jour. Mais en 1790, durant la Révolution donc, Pascal Paoli, déclare : « J’aime l’union avec la libre nation française, parce que nous sommes désormais à égalité avec les autres citoyens français. »

Si Paoli était hostile au jacobinisme centralisateur, il était en faveur des Girondins. Il est d’ailleurs rentré de son exil britannique le 14 juillet 1790, le jour de la fête de la Fédération. Simeoni est l’héritier de ce Paoli, favorable à une Corse dans la République, mais disposant d’un statut autonome. Ce qui a fait naître le sentiment nationaliste, c’est un sentiment d’injustice lié à une insularité qui n’est pas prise en compte par Paris. Un étudiant de Corte doit payer bien plus cher qu’un étudiant d’Aix-en-Provence s’il a besoin de se rendre fréquemment à Paris pour ses études. Même chose pour les parents de prisonniers corses quand ceux-ci sont détenus en région parisienne.

Quels sont aujourd’hui les principaux sujets de négociation avec Paris ?

Jean-Guy Talamoni parle d’émancipation. Je n’aime pas ce mot. Les Corses n’ont pas à s’émanciper. Ils n’ont pas été colonisés. Le premier président de la République française, Louis-Napoléon Bonaparte, en 1848, était corse. Ce qu’il faut, c’est dialoguer. Et je vois deux sujets principaux : la langue et le statut des prisonniers dits « politiques ».

La co-officialité de la langue corse pose problème, puisque la langue officielle de la République, c’est le français. Mais une langue n’est jamais imposée par le haut. On parle de la langue de Molière, pas de Louis XIV, ou de celle de Shakespeare, pas de Marie Stuart. Grâce aux nationalistes, mais aussi à tout un courant historique, il y a désormais des professeurs de corse et même un capes de corse, et il est question de créer une agrégation. Tant mieux car la langue se mourait.

Le problème de la co-officialité, c’est que des conseillers municipaux qui ne parleraient pas corse seraient exclus des discussions lors des conseils municipaux. Mais sur les murs de l’université de Corte, l’université Paoli, c’est bien une phrase de Rousseau que l’on peut lire en français : «  Cette petite île étonnera le monde. » Et, sur ses vieux jours, Paoli qui n’avait pas d’enfant, a demandé à ses petits-neveux d’apprendre le français.

La question des prisonniers dits « politiques » est encore plus épineuse. Ils ne sont pas en prison en raison de leurs idées mais, en ce qui concerne les assassins du préfet Erignac, parce qu’ils ont commis un crime, en abattant un homme non armé, de nuit et dans le dos.

Jean-Guy Talamoni dit que, par leur vote, les électeurs ont décidé que « la Corse est une nation ». Qu’en pensez-vous ?

C’est effectivement une revendication des nationalistes. En tant qu’historien, je ne comprends pas pourquoi la France refuse ce mot. Louis XIV et Louis XV ont parlé de « nation corse  ». Et si le Conseil constitutionnel a jugé qu’« il n’y a pas de peuple corse  », Voltaire et Rousseau ont dit l’inverse. Mais, pour moi, l’indépendance est un leurre. Qu’on le veuille ou non, l’histoire subit la géographie. La Corse, c’est comme la Crimée. La Corse intéressait déjà Catherine II, qui aurait bien aimé que les navires russes puissent y faire escale sur la route de Constantinople.

En fait, le nationalisme actuel est né en 1963, lorsque les rapatriés d’Algérie ont obtenu des aides de l’Etat plus facilement que les jeunes agriculteurs locaux

Or, comme par hasard, le premier média qui m’a interrogé sur l’indépendance corse est un média russe. Tout le monde s’est toujours intéressé à cette île, qui a été un objet de dispute entre Rome et Carthage, Gênes et Versailles, Paris et Londres, et cela continuerait si l’île devenait indépendante. Au XVIIIe siècle, la Corse n’est pas restée indépendante parce que Paoli, qui avait libéré l’île des Gênois, n’a pas fait le poids face à l’armée française.

Aujourd’hui, on parle toujours de l’indépendance économique et alimentaire de l’île. Jamais d’indépendance militaire. Et pourtant, la question est essentielle. Demain, une Corse indépendante ne le resterait pas plus longtemps qu’au XVIIIe siècle. Et j’ajoute que la France ne prendra jamais un tel risque alors que l’arsenal militaire de Toulon est si proche.

La Corse a-t-elle déjà été indépendante ?

Paoli a fait une tentative, entre 1755 et 1769, mais aucun pays ne l’a reconnue. Comme la Catalogne aujourd’hui.

Les relations entre la Corse et la France ont-elles été un jour sereines ?

Bien sûr, mais il ne faut pas partir de 1769. Il faut élargir la focale. Pensez à Sampiero Corso, qui fut un brillant colonel de Francois Ier, ou à son fils, Alphonse d’Ornano, qui devint maréchal de France. Et lorsque Louis XIII puis Louis XIV descendent à Marseille, ils font tellement confiance au premier échevin de la ville, le Corse Lenche, qu’ils dorment chez lui.

Lorsque Louis XV s’empare de la Corse, les cent familles les plus importantes sont maintenues dans leur noblesse. Durant la première guerre mondiale, 13 000 Corses sont tués, ce qui est énorme, car il y a à peu près à l’époque 60 000 hommes en âge de combattre sur l’île. Et en 1943, de Gaulle dira de la Corse qu’elle est le « premier morceau de la France  » à retrouver la liberté. Une formule que certains jugeront méprisante. En fait, le nationalisme actuel est né en 1963, lorsque les rapatriés d’Algérie ont obtenu des aides de l’Etat plus facilement que les jeunes agriculteurs locaux.

C’est ce qui a amené un médecin, Edmond Simeoni, à s’en prendre à une cave viticole à Aleria en 1975, une action qui a inspiré le jeune Jean-Guy Talamoni. Il y avait, à l’époque, un fort sentiment d’injustice à l’égard de Paris. Il faut reconnaître que l’ïle ne s’est modernisée que récemment, tout en se protégeant contre la bétonisation des côtes. Et ça, c’est aussi aux nationalistes qu’on le doit."

Copyright Le Monde du 11/12/2017


"Et ça, c’est aussi aux nationalistes qu’on le doit."
Effectivement on ne peut nier l’efficacité de leurs méthodes, mais c’est oublier les positions fermes de certains élus, comme Dominique Bucchini, maire de Sartene, première commune de France par son linéaire littoral, pour protéger le domaine public.

Comme la Sardaigne ou le Béarn, la Corse fut un royaume, soumis à l’Aragon, à Pise, puis à Gênes, bien que la donation de Constantin en eût confié la souveraineté au pape. Devenue française, après 1768, elle a pris la forme d’un « pays d’états », comme le Languedoc, plus libre, dans l’Ancien Régime, qu’un pays dit d’élection. En rédigeant en 1788 leurs cahiers pour les états généraux, les Corses parlèrent au nom de la « nation corse », les Provençaux au nom de la « nation provençale ».
De la Révolution française à 2017, l’île a été constituée d’un ou deux départements. Le général de Gaulle a voulu une région et sortir le département d’un conglomérat où la IVe République l’avait placée avec la Provence et le pays niçois. Quand les régions sont advenues, MM. Deferre, Joxe, Rocard et Jospin ont, chacun, contribué à lui donner un statut particulier. François Mitter­rand est allé jusqu’à citer le « peuple corse » dans la Constitution. Cela lui a valu un coup de règle sur les doigts de la part du Conseil constitutionnel. François Hollande, le plus discret de ses réformateurs, a supprimé les deux départements. Reste la « collectivité territoriale ».